La popularité de Red est-elle justifiée ?

Les personnages populaires au sein de la licence Pokémon sont nombreux. Et avec la multiplication des jeux et des générations, chaque rival, champion d'arène ou membre du Conseil des 4 est susceptible d'avoir son petit fan club.

Sauf toi Rachid, personne ne t'aime.

Même si le podium des célébrités varie avec les années, le haut de celui-ci n'a plus changé depuis les versions Or et Argent. En effet, si il y a bien un personnage dont la popularité est telle qu'il représente la série à lui tout seul, c'est Red. Surnommé la "légende vivante", il semble indélogeable du top du palmarès, et nous allons voir pourquoi en décortiquant les atouts qui rendent sa célébrité à la fois solide... Et facile à acquérir.

Mesdames et messieurs, il est temps de remettre en question l'admiration éprouvée pour Red, mais sans pour autant le traiter de loser. Mon but n'est pas de le descendre, mais d'expliquer pourquoi il en impose autant.

En plus, les fan art à son effigie en valent le détour.




Car la comparaison avec Sacha est facile

Ce n'est pas une surprise, Sacha est directement inspiré du personnage qu'on incarne dans les versions Rouge et Bleu. En même temps, il n'avait pas trop le choix vu que la série animée a servi avant tout à faire la promotion des jeux. Et justement, cette "pâle copie" ne convient pas aux fans de Red, car non seulement Sacha s'inspire de son physique, mais en plus il est plus célèbre que lui, tout en étant moins bon en ce qui concerne sa maîtrise des combats Pokémon. Quelle injustice !

Oui mais non. Sacha a besoin de subir des échecs. Vous imaginez une série où le personnage principal ne rencontrerait aucune difficulté, et ne ferait que gagner ? Ce serait tellement prévisible que ça en deviendrait ennuyeux !* C'est pour ça que les séries aux innombrables saisons comme Pokémon doivent en faire baver un minimum à leur héros. Il faut montrer qu'il a tout acquis par la progression et l'expérience, et que tout ne s'est pas fait en claquant des doigts. Même si les 18 saisons n'ont visiblement pas suffit à Sacha pour qu'il sache enfin reconnaître les costumes foireux de la Team Rocket. Mais c'est un autre débat.
*Sauf One Punch Man.
Le succès de Red lui, ne dépend que de nos capacités en tant que joueur, qui sont accompagnées d'une légère hypocrisie. Je m'explique : après avoir vu le générique du jeu défiler, traduisant la fin de l'histoire principale, ce qu'on retient avant tout c'est qu'on est devenu Maître de la Ligue, pas qu'on se soit fait entuber plusieurs fois par le Conseil des 4 pour accéder à ce titre. On met en avant nos succès, et on minimise nos échecs. Et c'est exactement le contraire pour Sacha quand il met tout un épisode à foirer un combat. En tant que personnage extérieur, on ne se sent pas concerné par ce qu'il fait, donc on a tendance à blâmer sa nullité plus facilement.





Car les premiers sont toujours les plus populaires

Red a été le premier personnage à nous plonger dans l'univers de Pokémon. Et justement, comme c'est LUI le premier et que c'est LUI qui est célèbre, ses fans lui confèrent une sorte de statut sacré, comme si lui et le jeu dans lequel il a évolué étaient intouchables. Sauf que l'engouement pour Rouge et Bleu vient de la capture des monstres de poche, pas du physique -plutôt banal- de notre héros. Le résultat aurait été le même si la région de Hoenn ainsi que son personnage Brice avaient été les premiers à inaugurer la série, par exemple. Cela rejoint ce qu'on appelle l'Effet de primauté : les éléments perçus en premier ont plus de poids que ce qui va suivre derrière. Cette première impression ne s'arrête pas au personnage que le joueur incarne : comme on peut le voir à chaque annonce d'un nouveau jeu, on la retrouve pour les Pokémon de départ, les légendaires... Tout était toujours mieux avant, ce qui a parfois de quoi faire grincer des dents.

Notons que Red a eu besoin d'un petit relooking dans les versions 
Rouge Feu / Vert Feuille pour avoir un physique au goût du jour.




Car son équipe est constituée de Pokémon connus

En suivant la logique de l'argument précédent, tous les Pokémon de l'équipe de Red nous sont familiers : on retrouve les évolutions finales des trois Pokémon de départ (Florizarre, Tortank et Dracaufeu), Ronflex et Lokhlass sont obtenus au cours de notre épopée dans Kanto, et le célèbre Pikachu n'est rien d'autre que l'emblème de la série. En plus d'être populaires, ils en imposent : je pense surtout à Dracaufeu qui est dans le podium des stars de la première génération, car c'est quand même un motherfuckin' dragon de feu.
L'équipe de Red n'a pas été constituée au hasard : tous ses Pokémon sont à la fois appréciés et connus, ce qui a tendance à nous rendre plus proche de lui, en nous faisant dire "Ah tiens moi aussi j'avais ___ dans mon équipe !". Et personne ne peut échapper à cette remarque, puisque Red a le luxe de regrouper tous les Pokémon donnés par le professeur Chen dans les versions Rouge / Bleu / Jaune. Comme ça, pas de jaloux. Bref, on joue sans complexe la carte de la nostalgie.

On verra plus souvent Red aux côtés de Dracaufeu que de Florizarre.

Pourtant, malgré les niveaux très élevés de ses Pokémon (tous dépassent le niveau 80 dans Heartgold et Soulsilver !), son équipe n'est pas si équilibrée que ça : deux d'entre eux sont de type Eau, la moitié craint les attaques de type Electrique, et Pikachu reste objectivement une bouse malgré sa Balle Lumière. Une équipe comme celle de Cynthia roulerait dessus sans problème si elles étaient au même niveau. Cette dernière a moins marqué les esprits à cause de ses Pokémon plus récents, mais cela n'a pas empêché de nombreux joueurs de garder des souvenirs douloureux des combats contre la belle blonde.

Même si la moitié de l'équipe de Cynthia n'apprécie pas la glace non plus.




Car ce n'est pas un grand bavard

Comme Red est muet, on peut lui construire la personnalité qu'on veut. On ne l'apprécie donc pas pour ce qu'il est, mais pour ce qu'on imagine qu'il est. En fait, le but est de laisser transparaître le moins de subjectivité possible : cela renforce l'identification du joueur au personnage, et par conséquent son immersion dans l'aventure. Il n'y a alors pas de barrière entre ce que le personnage dit, et ce qu'on aurait dit à sa place.
Cependant, l'empêcher de parler ne l'empêche pas de penser, puisque les textes qui s'affichent quand on tente d'interagir avec les éléments du décor ne sont pas assez neutres pour qu'ils viennent uniquement du jeu.

Soit Red ne connait pas le sens du mot "dégobiller", soit le Capitaine 
a vraiment mangé un truc peu commun (comme un pneu, par exemple).

L'identification à un personnage comme Red peut aussi passer par son côté solitaire. Pour l'anecdote, le fait que ses seuls contacts se limitent à ceux de son rival a fait déborder l'imagination de nombreux joueurs quant à son orientation sexuelle... Les hébergeurs d'images comme Zerochan peuvent témoigner.




Car on a oublié les exploits des autres

Parcourir la région de Kanto ne se résume pas qu'à enfermer des animaux dans des boules et collectionner les pin's sur le revers de la seyante veste rouge de Red. En effet, le cahier des charges pour être le meilleur dresseur de la région demande aussi de dissoudre une organisation criminelle tout seul. En même temps, quand les seuls soucis des PNJ semblent se limiter au fait qu'ils veulent du thé car ils ont soif, on comprend pourquoi c'est un gamin qui se tape tout le sale boulot. Donc c'est sûr, notre personnage a des balls d'acier pour faire mordre la poussière à plusieurs reprises à un chef de la mafia, qui aurait volontiers transformé sa boîte crânienne en passoire à grands coups de calibre 22 si le jeu n'était pas classé PEGI 3.

Red a un CV suffisamment blindé pour entrer dans la légende de la série. Mais une fois de plus, sa valorisation passe par l'oubli pur et simple de ce qu'ont fait les autres héros dans les jeux suivants. Dans l'ordre :
-Gold et Christy ont déjoués les plans de la résurrection de la Team Rocket (pas mal)
-Brice et Flora ont empêché l'assèchement / l'inondation de Hoenn (cool)
-Louka et Aurore ont stoppé la distorsion du Temps ou de l'Espace, en passant par l'exploration d'un univers alternatif (je rappelle que ce sont des mômes de dix ans)
-Ludwig et Ludvina ont fait obstacle à la séparation des humains et des Pokémon, et leurs successeurs ont évité de justesse le gel complet d'Unys (gg well played)
-Kalem et Serena ont empêché la destruction du monde, tout simplement (b-b-b-badass)
Ces exploits nous paraissent banals, puisque le scénario nous fait obligatoirement passer par une aventure épique pour rencontrer le Pokémon légendaire de la jaquette. Mais la différence entre Red et les autres personnages réside dans la manière de s'y prendre : en bottant les fesses de Giovanni, Red a libéré au passage les employés de la Sylphe Sarl même s'il n'avait pas le choix pour avancer, qui ont pu en parler autour d'eux par la suite. Tandis que les personnages qu'on incarne dans les autres régions, eux, se sont toujours arrangés pour donner le coup de grâce dans des endroits isolés, comme par exemple le QG principal de la team antagoniste. L'affaire est donc beaucoup moins ébruitée, surtout quand les populations des régions concernées sont trop neuneus pour se rendre compte qu'une apocalypse est sur le point de se produire. Dans le meilleur des cas, on pourra croiser ce genre de remarque :

"Ah oui, la Team Machin... C'est vrai qu'ils ont des idées et des costumes bizarres, on dirait des clowns lol. Mais ça leur passera sûrement, hein, c'est comme les modes chez les ados." [PNJ random d'une version random]





Car il ne se transforme pas en chiffe molle quand on ne le sélectionne pas en début de partie

Red date de l'époque révolue où l'on ne pouvait incarner qu'un personnage de sexe masculin pour parcourir la région. Sans compter la version Cristal qui a inauguré l'alter-ego féminin, c'est à partir des versions Rubis et Saphir que la plupart des dresseurs de départ non sélectionnés se sont retrouvés recyclés dans les jeux. Souvent engagés comme assistants du Professeur, ils nous apprennent les bases et nous accompagnent dans l'aventure, en faisant office d'amis ou de rivaux. L'alter-ego sert en quelque sorte de faire-valoir, puisque même en ayant un niveau volontairement médiocre, c'est à nous que revient le mérite ou la capture du Pokémon légendaire. Mais il faut bien passer par là pour faire entrer en toute discrétion un thème bien frustrant : celui de la romance fantasmée.

"Aaaw chémougnoooon !"

Je précise le terme "frustrant", car les développeurs ont toujours aimé jouer avec nos nerfs sur ce sujet. C'est ainsi que les moments les plus glorieux et les plus épiques de nos aventures ne vont faire qu'effleurer doucement le respect que porte notre alter-ego à notre personnage, en le condamnant à une friendzone éternelle et douloureuse. Celle-ci se résumera en une phrase aussi explicite que tranchante, ne laissant de place à aucun espoir possible : "Nous sommes amis, c'est super !". Arg.


Mais je m'égare.

Choisir le sexe du dresseur en début de partie, et surtout le fait qu'ils apparaissent tous les deux dans le même jeu avec des rôles différents, enlève tout le mystère du héros muet et ténébreux. Prenons un exemple : tandis que pour certains Serena ne mouftera rien dans les versions X et Y, pour d'autres, ce sera Kalem qui sera aussi bavard qu'un meuble. Il n'y a plus de consensus sur qui en impose / qui en impose moins. On voit l'alter-ego progresser dans l'aventure en même temps que nous, et on sait qu'il s'en sort bien, mais pas au point de marquer les esprits de la région pour ses capacités en combat. L'incruster dans le jeu limite l'imagination, car sa personnalité et son vécu sont délimités proprement par ses lignes de dialogue. Cela le rend moins épique, ce qui va déplacer les rêvasseries sur d'autres domaines, comme celui de la romance évoqué plus haut.




Car il est à la fois unique et interchangeable

La personnalité "imaginaire" de Red n'a pas été favorisée uniquement grâce à son mutisme. Son côté intemporel vient du fait qu'on le retrouve sur plusieurs supports et plusieurs versions, ce qui fait resurgir des souvenirs des premiers jeux Pokémon quasiment tout le temps. On l'affronte au sommet du Mont Argenté dans les versions Or et Argent, on le retrouve dans Super Smash Bros Brawl sur Wii ainsi que les remakes Rouge Feu / Vert Feuille, ses aventures sont racontées sous forme de manga ou d'anime transpirant le fan service... Sa maîtrise du combat dépasse ses versions d'origine, et c'est ça qui le rend imposant. S'il n'y avait jamais eu de clin d’œil à son égard dans la deuxième génération, il serait sûrement tombé dans l'oubli, comme tous ceux qui l'ont suivi.

De gauche à droite : Red imaginé par les fans, le remake GBA, 
celui de Rouge / Bleu, Pokémon : The Origin et le manga "La grande aventure".

Après, vous seriez susceptible de me dire que ce n'est pas parce que Red a été "multiplié" sur les supports qu'on est obligé de faire le rapprochement à ses autres versions à chaque fois. Peut-être, mais elles permettent de sélectionner les caractéristiques qu'on aime chez chacune d'entre elles pour alimenter la représentation qu'on se fait de lui. Sa légende a donc de quoi être bien fournie.

Illustrons ce point avec un exemple : la série Pokémon : The Origin reprend l'histoire du Red des versions Rouge et Bleu. A la fin de celle-ci, on apprend qu'il a capturé presque l'intégralité du Pokédex, soit 150 Pokémon. Ce détail est logique puisque les professeurs Pokémon précisent en long, en large et en travers que c'est très important que ce soit un gamin qui remplisse le Pokédex, car vous comprenez, ils sont occupés à attendre dans leur labo que vous donniez des signes de vie. Mais on n'aurait pas forcément pensé à ce détail si on s'était limité à sa rencontre au Mont Argenté. Donc Red, en plus d'être un excellent dresseur, a exploré beaucoup d'endroits et maîtrise la capture à la perfection. Et un supplément de charisme, un !
Quant à ce qu'on apprécie pas trop chez lui, comme par exemple son physique si c'est le cas pour l'anime, ce n'est pas trop grave : il suffit d'aller se ressourcer auprès de quelques dessins de fans pour se rendre compte qu'il est tout à fait crédible en tant que jeune homme brun. En plus, le sex-appeal y est rarement négligé. 

En résumé, le physique et la personnalité de Red varient selon les personnes, puisque c'est le résultat d'un idéal pioché dans plusieurs sources mises à disposition. Ce sera donc toujours quelqu'un vu comme étant parfait.





Car il est le seul personnage incarné par le joueur à revenir dans les jeux ultérieurs

Red est omniprésent dans la série, ce qui explique la difficulté à oublier son visage (pourtant caché sous une casquette trop grande, qu'il aime redresser avec un air grave). On le croise de la GameBoy à la Ds en passant par la Wii, et il fut même la star de Twitch pendant l'engouement de TwitchPlaysPokemon, qui a fait jouer Internet à Pokémon Rouge. Cette exposition permanente favorise forcément les fan art et théories plus ou moins loufoques à son sujet.

Mais le revoir en dehors de ses jeux d'origine est ce qui l'oppose à tous les autres dresseurs qu'il est possible d'incarner dans les jeux Pokémon. En effet, une fois l'aventure terminée, ces derniers ont tous disparu pour des raisons qui nous échappent, et on ne saura jamais si ce qu'on a vécu avec eux a eu de réelles incidences sur leur avenir. Ont-ils continué leur entrainement et progressé sans nous ? Ont-ils avancé dans la complétion du Pokédex ? Que sont-ils devenus ? Ces questions restent sans réponses, et certains personnages secondaires se les posent également. C'est le cas de N, qui erre sans but dans les versions Noir 2 / Blanc 2 depuis le départ de notre personnage, donnant l'impression qu'il est coincé dans un jeu qui n'était pas censé l'accueillir...

N semble conscient que sa présence est dénuée de sens dans ces opus.

Les exploits et l'identité de Red n'ont pas été oubliés, car il est le seul personnage à réapparaître dans la série en montrant que le joueur a réussi dans les jeux ultérieurs. Considéré comme l'un des meilleurs dresseurs de l'univers de Pokémon, il n'est accessible qu'après avoir obtenu les 16 badges de Kanto et Johto, ce qui ne se fait pas sans efforts. Devenir le nouveau Maître de la Ligue n'a pas été son but ultime, puisque son entrainement a continué au-delà du générique de fin. Sa progression s'est donc faite indépendamment des codes du jeu. On ne peut venir l'affronter que dans un endroit isolé et difficile d'accès, ce qui sous-entend qu'on doit mériter sa rencontre. C'est un boss final, quoi.


Mais ce qui le rend intéressant, c'est qu'on ne l'apprécie pas uniquement pour ce qu'il a fait ou ce qu'il est, comme cela pourrait être le cas pour tel ou tel champion d'arène, par exemple. Red est aussi un personnage que l'on a incarné dans les jeux précédents. On est donc attaché à son histoire, puisqu'il porte en lui celle que l'on a vécu en tant que joueur. Il est une sorte de miroir de notre expérience personnelle, et nous rappelle qu'on a passé des bons moments devant une console. Et comme le dit l'expression, on l'aime bien car il nous "prend par les sentiments", et il nous en rendrait presque nostalgique, le bougre. 

Faire apprécier quelque chose à quelqu'un peut se contenter de passer par une maîtrise des bons éléments situés dans le bon contexte. Ici, nous avons eu à notre disposition la comparaison facile, la primauté, la familiarité, la transparence, l'oubli sélectif, l'unicité, l'interchangeabilité, la redondance, et la valorisation indirecte du joueur. Red est un résultat réussi de ce mélange, puisqu'il rappelle à beaucoup de joueurs le bon vieux temps où [insérez ici un argument censé rendre la première génération meilleure que les autres].

Quand on se bat contre lui, on se bat en fait contre nous-même. La "légende vivante"... N'est rien d'autre que vous !


Pseudo-Mew préfère Green quand même.

Sources :
-Zerochan pour toutes les images classes de Red. Artistes : Kuronomine, Chima Tsuitta, Hajime et Usao.
-Merci à cette génialissime musique de TheFatRat pour avoir su me motiver pour écrire.